AAA/AAC

(12/03/2022) AAA – Revue Communiquer, revue de communication sociale et publique: L’alimentation, un phénomène communicationnel ?

Les citoyens des pays industrialisés ont désormais accès à une diversité alimentaire sans précédent. Pour autant, cette offre se diffuse dans des sociétés aux cultures différentes. Si comme le proposait Barthes (1961), on ouvre la notion de nourriture pour la concevoir comme un système de communication (De Iulio et al., 2015 ; Hache-Bissette et Saillard, 2015), on doit s’interroger sur les significations que revêt l’aliment dans une économie mondialisée, en considération des bouleversements médiatiques actuels. Jusqu’à quel point les rapports dialogiques — délibérés ou imposés — propres à la « glocalisation » des pratiques culinaires transforment-ils non seulement comment on mange, mais aussi les idéologies alimentaires (Jourdan et Riley, 2013 ; Strigler, 2019) ? Dans ce contexte, nous souhaitons explorer les espaces de production des représentations et discours alimentaires. Quelle influence les différents médias exercent-ils au regard des transitions culturelles qui accompagnent les transitions alimentaires ?

La communication alimentaire est souvent abordée sous l’angle des processus d’influence (Londeix, 2015 ; Romeyer, 2015). Plusieurs de ces recherches portent sur les effets des publicités de produits alimentaires industriels sur les jeunes. Nous souhaitons élargir ce questionnement à d’autres espaces sociaux et à d’autres stratégies d’influence. Aujourd’hui, de nombreux acteurs institutionnels, non institutionnels et marchands interviennent dans la constitution des représentations et des pratiques alimentaires (Berthoux et De Iulio, 2015). Ils ont des objectifs et une perception spécifiques de la nourriture et de l’alimentation, tandis qu’ils utilisent diverses formes de communication pour influencer la consommation (Chen, 2019 ; Kearns et al., 2016). La publicité de denrées alimentaires s’insinue sur toutes les plateformes médiatiques et se fond aux contributions des internautes (Trudelle, 2018).

La nourriture est également sujet de communication. Les discussions en ligne autour de pratiques ou de systèmes particuliers de valeurs sont devenues des lieux privilégiés de construction de soi (Sneijder et Te Molder, 2009). Quels pans de l’identité personnelle s’expriment dans les collectifs en ligne formés autour de régimes, de goûts ou de modes alimentaires (Abbar et al., 2015 ; Casilli et Tubaro, 2016) ? Ce que l’on mange est aussi défini par une myriade de productions culturelles professionnelles : émissions de télévision, magazines et livres de cuisine, etc. (Boutaud, 2004 ; Cohen et Csergo, 2012) Jusqu’à quel point l’industrie du spectacle culinaire conditionne-t-elle les habitudes alimentaires ?

Bref, comment aujourd’hui les personnes construisent-elles les idées, les représentations et les pratiques qu’elles ont entourant l’alimentation, dans des espaces sociaux où circulent, à différents niveaux et dans différents contextes, de multiples discours associés à la nourriture ? Dans ce processus, quels rôles occupent différentes formes de communication : macro et micro, commerciales et institutionnelles, privées et publiques, locales et internationales, ou autres ? Prolonger l’analyse communicationnelle de ce phénomène à mesure des transformations de l’écosystème médiatique s’avère donc nécessaire pour comprendre les entrecroisements des stratégies, des discours et des pratiques de communication, ainsi que les différentes formes d’appropriation par les personnes.

Axe 1 – L’espace culturel

On assiste à une multiplication de l’offre de contenus culturels en lien avec l’alimentation. De la starisation des chefs à la vénération du produit, quelles significations donner à la mise en scène des pratiques culinaires ? Quelles sont les frontières entre le journalisme culinaire et les blogues de foodies (Naulin, 2017) ? Que faut-il aussi comprendre de la tendance à « instagrammer » son assiette et des pratiques associées à la pornographie alimentaire (foodporn) ? L’alimentation étant un mode d’expression de soi, notre rapport à l’alimentation en dit beaucoup sur ce que nous sommes (Kaufmann, 2005). Que révèle la mise en scène de nos pratiques alimentaires au sujet de notre mise en scène de soi plus globale ? Comment sont étudiées les représentations de la nourriture au regard de problèmes sociaux variés comme l’appropriation culturelle des traditions culinaires en contexte postcolonial, la reproduction des normes de genre associées à la préparation des repas, l’occultation de la souffrance des animaux d’élevage  ?

Axe 2 – L’espace marchand

Une multitude de formes ont été inventées pour diffuser des contenus s’éloignant de la publicité traditionnelle : marketing de contenu, mise en récit (storytelling), placement de produits, publicité caméléon (native), influenceurs et influenceuses, etc. Le style informatif des contenus et logos apposés sur les emballages camouflent le caractère commercial du message. De telles pratiques conduisent les gouvernements à réviser les réglementations et politiques en vigueur, ce qui donne lieu à un déploiement de stratégies de la part de l’industrie pour assurer l’allègement du contrôle étatique (Vandenbrink et al., 2020). Les enjeux relatifs à la qualification de l’information dans l’alimentation, l’un des plus gros marchés publicitaires mondiaux et un levier majeur de santé publique, justifient des études portant sur les motifs évoqués pour employer ces formats ambivalents, sur les formes que prennent effectivement les messages alimentaires et sur leur compréhension par les publics.

Axe 3 : L’espace sociosanitaire

De nombreuses démarches visent à la diffusion de saines habitudes alimentaires, sans toujours toutefois être fondées sur des connaissances en communication (Kovacs et Orange-Ravachol, 2015). L’appréhension du fait alimentaire comme un phénomène complexe dépassant les seules préconisations nutritionnelles invite à interroger ces démarches ainsi que les manières de les évaluer dans des optiques nécessairement moins diffusionnistes. Par exemple, on étudie l’influence de messages centrés sur le plaisir (Trudel-Guy et al., 2019), l’apport de projets en littératie alimentaire (Vidgen et Gallegos, 2012 ; Azevedo et al., 2019 ; Fernandez et al., 2020), la contribution de formations visant à développer des compétences culinaires (Thomas et Irwin, 2011 ; Orliange, 2016 ; Thoer et al., 2017 ; Bertrand et al., 2018 ; Régnier et Adamiec, 2019). L’ethnographie est aussi mise à contribution pour observer la négociation et la prise de décision au moment de l’achat d’aliments (Gram, 2015 ; O’Dougherty, 2006 ; Calderon et al., 2016). Ce numéro sera l’occasion de rassembler ce type d’études qui, tout en prenant racine dans l’espace sociosanitaire, enrichissent la réflexion critique sur les pratiques d’influence normatives.

Ces trois axes ne sont pas restrictifs. Toute proposition d’article qui s’appuie sur des travaux empiriques et qui viendrait enrichir la réflexion sur les aspects communicationnels reliés à l’alimentation est la bienvenue.

Dates importantes (calendrier prévisionnel)

  • Soumission des propositions d’article : 12 mars 2022
  • Notification d’acception et de refus : 29 avril 2022
  • Soumission des articles complets : 21 juillet 2022
  • Retour aux auteurs : 7 octobre 2022
  • Renvoie des révisions par les auteurs : 2 octobre 2022
  • Parution : 1er trimestre 2023

Directives

Les propositions d’article seront soumises directement par courriel aux coordonnateurs du numéro. Les propositions d’articles ne devront pas dépasser 1200 à 1500 mots (bibliographie non comprise). Elles incluront le titre, l’axe dans lequel s’insère de façon préférentielle la proposition, de même que la problématique, la méthodologie adoptée et les analyses qui y seront développées. La proposition devra être anonymisée. Les noms des auteurs, leurs établissements d’appartenance et leurs coordonnées seront écrits directement dans le courriel.

Quant à l’article, si la proposition est retenue, il sera de 45 000 à 60 000 signes sans les références. Les articles complets seront soumis à Communiquer, Revue de communication sociale et publique en sélectionnant la rubrique « Alimentation », veuillez préciser dans les notes aux rédacteurs que le dépôt concerne l’appel à articles du dossier « L’alimentation, un phénomène communicationnel ?  ».

Le processus et les exigences de soumission sont indiqués à l’adresse : http://communiquer.revues.org/1275

Les consignes de mise en forme d’un article sont consultables sur la page : http://communiquer.revues.org/2294

Afin d’éviter les conflits d’intérêts potentiels, les personnes qui soumettent des manuscrits peuvent, si elles le souhaitent, transmettre à la revue une liste des personnes évaluatrices ou responsables de manuscrit qui pourraient occasionner de tels conflits.

Contacts

Références citées

Abbar, S., Mejova, Y. et Weber, I. (2015). You Tweet What You Eat : Studying Food Consumption Through Twitter. Proceedings of the 33rd Annual ACM Conference on Human Factors in Computing Systems—CHI ’15, Séoul, p. 3197-3206. https://dl.acm.org/doi/10.1145/2702123.2702153 SMASH

Azevedo, J., Padrão, P., Gregório, M. J., Almeida, C., Moutinho, N., Lien, N. et Barros, R. (2019). A Web-Based Gamification Program to Improve Nutrition Literacy in Families of 3- to 5-Year- Old Children : The Nutriscience Project. Journal of Nutrition Education and Behavior, 51(3), p. 326– 334.

Barthes, R. (1961). Pour une psycho-sociologie de l’alimentation contemporaine. Annales. Économies, sociétés, civilisations. 16(5), p. 977-986.

Berthoud, M. et De Iulio, S. (2015). Apprendre à manger : l’éducation alimentaire à l’école entre politiques publiques, médiations marchandes et mobilisations citoyennes. Questions de communication27, p. 105-128. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.9710 SMASH

Bertrand, J., Crerar, A. et Simpson, J. R. (2018). A Canadian University “Understanding Foods” Course Improves Confidence in Food Skills and Food Safety Knowledge. Canadian Journal of Dietetic Practice & Research, 79(4), p. 170–175.

Boutaud, J.-J. (2004). L’imaginaire de la table : convivialité, commensalité et communication. Paris, Éditions L’Harmattan.

Calderon, J., Ayala G. X., Elder J. P., Belch, G. E., Castro I. A., Weibel, N. et Pickrel J. (2016). What Happens When Parents and Children Go Grocery Shopping ? An Observational Study of Latino Dyads in Southern California, USA. Health Education & Behavior44(1), p. 5–12.

Casilli, A. A. et Tubaro, P. (2016). Le phénomène ”pro ana” : Troubles alimentaires et réseaux sociaux. Presses des Mines. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01404890

Chen, X. (2019). Denials in the labels for packaged Chinese foods : a socio-psychological pragmatic analysis, MEI : Médiation Et Information, (44), p. 209-219. http://mei-info.com/revue/44/209/

Cohen, É. et Csergo, J. (2012). L’Artification du culinaire. Sociétés & Représentations34(2), p. 7- 11. https://doi.org/10.3917/sr.034.0007 SMASH

De Iulio, S., Bardou-Boisnier, S. et Pailliart, I. (2015). Penser les enjeux publics de l’alimentation. Questions de communication27, p. 7-19. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.9668 SMASH

Fernandez, M. A., Bertolo, R. F., Duncan, A. M., Phillips, S. M., Elango, R., Ma, D. W. L., Desroches, S., Grantham, A. et House, J. D. (2020). Translating “protein foods” from the new Canada’s Food Guide to consumers : knowledge gaps and recommendations. Physiologie appliquée, nutrition et métabolisme45(12). https://doi.org/10.1139/apnm-2020-0192 SMASH

Gram, M. (2015). BuyingFoodfor the Family : Negotiations in Parent/Child Supermarket Shopping : An Observational Study from Denmark and the United States. Journal of Contemporary Ethnography44(2), p. 169–195.

Hache-Bissette, F. et Saillard, D. (2015). Présentation du dossier « À table ! ». Le Temps des médias24, p.5-12.

Jourdan, C. et Riley, K. C. (2013). La glocalisation alimentaire. Anthropologie et Sociétés37(2), p. 9-25.

Kaufmann, J.-C. (2005). Casseroles, amour et crises : ce que cuisiner veut dire. Paris, A. Colin.

Kearns, C. E., Schmidt, L. A. et Glantz, S. A. (2016). Sugar Industry and Coronary Heart Disease Research : A Historical Analysis of Internal Industry Documents. JAMA Internal Medicine.

Kovacs, S. et Orange-Ravachol, D. (2015). La pyramide alimentaire : permanence et mutations d’un objet polymorphe controversé. Questions de communication27, p. 129-149. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.9720 SMASH

Londeix, O. (2015). L’évolution de la médiation publicitaire des firmes alimentaires françaises au XXsiècle. Le Temps des médias24, p. 81-96.

Naulin, S. (2017). Des mots à la bouche. Le journalisme gastronomique en France. Presses universitaires François Rabelais/Presses universitaires de Rennes.

O’Dougherty, M., Story, M. et Stang. J. (2006). Observations of Parent-Child Co-Shoppers in Supermarkets : Children’s Involvement in Food Selections, Parental Yielding, and Refusal Strategies. Journal of Nutrition Education and Behavior, 38(3), p. 183–188.

Orliange, É. (2016). Accompagner les adolescents en quête d’autonomie dans les pratiques culinaires. Éducation Santé320. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01278822

Régnier, F. et Adamiec, C. (2019). Les outils numériques pour réduire la fracture alimentaire ? Étude sociologique de deux dispositifs à destination des catégories modestes. Étude sociologique de 2 dispositifs à destination des catégories modestes. Cahiers de nutrition et de diététique54(6), p. 326-335.

Romeyer, H. (2015). Le bien-être en normes : les programmes nationaux nutrition santé. Questions de communication27, p. 41-61. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.9685 SMASH

Sneijder, P. et Te Molder, H. (2009). Normalizing ideological food choice and eating practices. Identity work in online discussions on veganism. Appetite52(3), p. 621–630.

Strigler, F. (2019). Mutations alimentaires au Laos : Salade de papaye ou pizza ? Éditions Karthala.

Thoer, C, Caron-Bouchard, M., Benzaza, R. et Ouellet, V. (2017). Silence, On cuisine : produire des capsules vidéo sur l’alimentation en secondaire. ColloqueQu’est-ce qu’ils mangent ? Construction des pratiques alimentaires à l’adolescence, 85congrès de l’ACFAS, Montréal.

Thomas, H. M. C. et Irwin, J. D. (2011). Cook It Up ! A community-based cooking program for at-risk youth : overview of a food literacy intervention. BMC Research Notes4, p. 495.

Trudel-Guy, C., Bédard A., Comeau L., Bélanger-Gravel, A., Desroches S., Bégin, C., Provencher V., Lemieux, S. (2019). Impact of pleasure-oriented messages on food choices : is it more effective than traditional health-oriented messages to promote healthy eating ? Appetite143, 104392. https://doi.org/10.1016/j.appet.2019.104392 SMASH

Trudelle, C. (2018). Sous quelles conditions les abonnés d’un instagrameur intervenant sur l’alimentation acceptent que celui-ci s’associe à des marques ? [Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal]. Archipel. https://archipel.uqam.ca/11337/1/M15595.pdf

Vandenbrink, D., Pauzé, E. et M. Potvin Kent. (2020). Strategies used by the Canadian food and beverage industry to influence food and nutrition policies. International Journal of Behavioral Nutrition and Physical Activity17(3). https://doi.org/10.1186/s12966-019-0900-8 SMASH

Vidgen, H. A. et Gallagos D. (2014). Defining Food Literacy and its components. Appetite 76, p. 50– 59. https://doi.org/10.1016/j.appet.2014.01.010 SMASH

Comité de lecture (prévisionnel)

  • Ariane Bélanger-Gravel, professeure, Département d’information et de communication, Université Laval
  • Pierre Barrette, professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal
  • Jean-Jacques Boutaud, professeur, CIMEOS, Université de Bourgogne
  • Jean-Pierre Corbeau, professeur, Université François-Rabelais de Tours
  • Christian Desîlets, professeur, Département d’information et de communication, Université Laval
  • Simone De Iulio, professeure, GERIICO, Université de Lille
  • Alain Girard, professeur, GastronomiQc Lab, Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec
  • Laurence Godin, professeure, Sciences de la consommation, Université Laval
  • Bernard Korai, professeur, Département d’agroéconomie et des sciences de la consommation, Université Laval
  • Sidonie Naulin, maîtresse de conférences, Laboratoire de sciences sociales Pacte, Université de Grenoble
  • Isabelle Paré, professeure, Département d’information et de communication, Université Laval
  • Julia Csergo, professeure, Département d’études urbaines et touristiques, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal